Ishenaly Arabaev : biographie

Ishenaly Arabaev (1882-1933) ouvrit des écoles, rédigea des abécédaires et des manuels, développa la presse, contribua à organiser la transcription de Manas et défendit une unité territoriale kirghize distincte.

Faire entrer le kirghiz à l’école et dans l’imprimé

Au début du XXe siècle, les enfants kirghiz manquaient d’écoles, d’enseignants, de manuels et d’une norme écrite stable. Arabaev répondit à chacun de ces besoins : il enseigna, ouvrit des classes, composa des abécédaires et des outils pour adultes et enseignants, participa à une commission scientifique et contribua à l’édition de livres.

Il n’a pas créé seul l’écriture kirghize. Une tradition écrite existait déjà, et la norme scolaire fut élaborée par une génération à laquelle appartenaient Kasym Tynystanov, Hussein Karasaev, Bazarkul Daniyarov et d’autres. Arabaev se distingue par la précocité de son engagement, commencé avant la révolution, et par la manière dont il reliait chaque livre à son usage en classe.

Dans son parcours, éducation et politique restèrent étroitement liées. Après l’Urkun, l’exode provoqué par la répression du soulèvement de 1916, il participa au retour des réfugiés, travailla dans les mouvements de Semiretchie et défendit une unité territoriale kirghize. La mémoire actuelle retient donc à la fois le pédagogue et l’un des participants à la formation de l’État.

Ishenaly ou Eshenaly : comment écrire son nom

Les ouvrages de référence russes et l’université qui porte son nom emploient Ishenaly Arabaev. L’Encyclopédie kirghize considère qu’Eshenaly se rapproche davantage de la forme utilisée de son vivant. On rencontre aussi Ishenaaly, Eshenaaly et Eshen Arabai uulu.

Ces variantes ne désignent pas plusieurs personnes. Elles proviennent du passage entre les écritures arabe, latine et cyrillique, auquel s’est ajoutée une graphie russifiée. Cette page retient Ishenaly comme forme principale et signale les autres pour faciliter une recherche dans les catalogues.

Kochkor, les premières écoles et les études lointaines

Arabaev naquit en 1882 à Kün-Batysh, dans la vallée de Kochkor, aujourd’hui région de Naryn. Il acquit ses premiers savoirs auprès d’enseignants locaux, puis termina en 1900 une école russo-indigène. Pendant presque dix ans, il enseigna à Kochkor et dans les districts voisins.

Il partit ensuite se former loin de la vallée. L’itinéraire le mieux établi passe par la médersa Housseïnia à Orenbourg, puis par la médersa Galia à Oufa. À Galia, la formation islamique côtoyait l’histoire, la géographie, les sciences naturelles et les méthodes nouvelles. Les sources citent également Kazan dans son parcours d’études et d’édition.

Les sources divergent sur l’année de fin de formation. Des travaux scientifiques retiennent 1913, tandis que l’Encyclopédie kirghize situe son retour après un diplôme obtenu en 1914. Dans les deux cas, Arabaev revint comme enseignant expérimenté, familier de l’école jadide et de l’imprimerie en langues turciques. La méthode jadide organisait la classe autour d’une progression de manuels et ajoutait des matières profanes aux enseignements religieux.

L’abécédaire de 1911 pour les enfants kirghiz et kazakhs

En 1911, Arabaev prépara avec le pédagogue kazakh Khafiz Sarsekeev Alip-bee jaki tötö okuu, publié par Chark. Le livre conduisait l’élève des lettres aux syllabes, puis aux mots et à la lecture suivie. Il s’adressait aux enfants kirghiz et kazakhs, dont les langues étaient proches et qui employaient une même écriture arabe.

L’exemplaire original est conservé à la Bibliothèque nationale de Russie, à Saint-Pétersbourg. Pendant longtemps, l’abécédaire fut surtout connu par des notices bibliographiques et des copies tardives. En 2026, des chercheurs d’Oufa en ont publié un fac-similé, qui permet de l’étudier de nouveau comme un document.

Ses publications de 1911 et 1912 couvraient plusieurs étapes de l’apprentissage. En 1911, Arabaev rédigea une préface et aida à publier à Kazan Kyssa-i-Zilzala de Moldo Kylych, l’un des premiers livres en langue kirghize imprimés en caractères arabes. En 1912, il publia à Orenbourg Jazuu örnöktörü, consacré à l’écriture et à la calligraphie : un abécédaire pour apprendre à lire, un texte à lire et un manuel pour apprendre à écrire.

Page de l’abécédaire Alip-bee jaki tötö okuu publié par Arabaev et Sarsekeev en 1911

L’école de la nouvelle méthode et l’Urkun

Après son retour, Arabaev enseigna dans l’actuel district de Ton et dans la vallée de Naryn. À Toguz-Bulak, les cours eurent d’abord lieu dans une yourte installée pour l’école, puis celle-ci fonctionna à Tört-Kül. La nouvelle méthode associait un travail organisé en classe à une progression de manuels. L’arithmétique, la géographie, l’histoire et les sciences naturelles rejoignaient les matières religieuses.

L’Urkun, l’exode provoqué par la répression du soulèvement de 1916, interrompit ce travail. Arabaev partit en Chine et revint en 1917. Il participa alors à l’aide aux réfugiés et à leur retour. Ces mouvements ne furent pas l’œuvre d’un seul homme : les réfugiés eux-mêmes, des comités et les administrations du Turkestan y prirent part.

Du mouvement Alash aux institutions soviétiques

En 1917, Arabaev participa à la création d’une branche kirghize du mouvement Alash. Son programme liait autonomie administrative, éducation et droits des peuples. Les structures du mouvement cessèrent leur activité après l’installation du pouvoir soviétique.

De 1918 à 1924, Arabaev travailla dans des institutions soviétiques et éducatives de Semiretchie et de la République socialiste soviétique autonome (RSSA) du Turkestan. Il appartint à l’union Koshchu et participa au Congrès panrusse des soviets.

Ce parcours reflète aussi les besoins de l’époque : les nouvelles administrations recherchaient des intellectuels locaux, tandis que des pédagogues s’appuyaient sur elles pour préserver écoles, presse et représentation.

Manuels, alphabet et premier numéro d’Erkin-Too

Dans les années 1920, Arabaev publia des abécédaires en 1924 et 1925, dont Kyrgyz alip-beesi, ainsi que Jazuu jolunda saamalyk, des textes pour adultes, une méthode d’arithmétique, des éléments de sciences naturelles et des recommandations aux collecteurs de folklore. L’écrit kirghiz entrait ainsi dans plusieurs disciplines scolaires.

L’alphabet et l’orthographe furent élaborés en commission. Arabaev contribua à adapter l’écriture arabe aux sons kirghiz, discuta la terminologie et testa les solutions dans les manuels. L’école passa ensuite à l’alphabet latin, puis au cyrillique. Son système n’est donc pas employé tel quel aujourd’hui, mais le principe d’un enseignement en kirghiz a survécu à ces changements.

Le 7 novembre 1924, le premier numéro du journal kirghiz Erkin-Too parut à Tachkent. Arabaev participa au projet et écrivit un article sur le nom : la liberté et les montagnes devaient représenter la nouvelle région. Le journal servait à la fois de source d’information, de tribune littéraire et de support pour des lecteurs débutants.

Numéro du journal kirghiz Erkin-Too du milieu des années 1920 imprimé en caractères arabes

Comment commença la transcription systématique de Manas

Arabaev considérait que le livre scolaire ne devait pas évincer la culture orale. En 1922, il participa à l’organisation de l’expédition qui lança la transcription de la version de Sagymbay Orozbakov. Menée pendant plusieurs années par des collecteurs formés, au premier rang desquels Ybraiym Abdrakhmanov, cette entreprise a préservé l’un des plus vastes corpus de l’épopée.

Arabaev n’a ni composé l’épopée ni réécrit la récitation à la place du manaschi, le récitant de Manas. Son rôle fut organisationnel : trouver l’interprète, réunir papier et spécialistes, créer les conditions de la transcription et faciliter le travail sur les manuscrits. Le guide des manaschi explique pourquoi la performance orale et son enregistrement écrit restent deux gestes distincts.

Éditions de parties de Manas en kirghiz, imprimées en caractères arabes et latins Éditions de Manas de la première moitié du XXe siècle. Photo : Qyrgyz, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0 ; modifiée pour ce site.

Région montagneuse, autonomie et « lettre des trente »

Au début des années 1920, Arabaev comptait parmi les partisans d’une région montagneuse kirghize distincte. Le premier projet échoua à cause de conflits et de l’opposition au sein du parti. En 1924, une autre formule donna naissance à l’oblast autonome kara-kirghiz.

Une photographie du bureau chargé de la délimitation montre Arabaev au premier rang auprès du jeune Yusup Abdrakhmanov. L’image montre la construction des institutions comme un travail collectif : autour d’une même table se discutaient les frontières, les institutions, le budget et les liens entre le nord et le sud.

En 1925, Arabaev fut l’un des auteurs de la « lettre des trente ». Le texte critiquait les méthodes de la direction du parti et la concentration des décisions. Il ne proposait pas de quitter l’URSS : il portait sur les responsables de la nouvelle région et sur la prise en compte des conditions locales.

Bureau kirghiz de la commission de délimitation réuni à Tachkent en 1924

Arrestation, mort en prison et réhabilitation

Arabaev fut arrêté le 11 mai 1933 sous une accusation politique, puis transféré de Frounzé à la prison de Tachkent. Le 7 juin, il fut trouvé mort dans sa cellule.

Sa mort en détention est établie. Les documents accessibles ne permettent pas d’en déterminer la cause immédiate, et aucun mode précis de mise à mort ne doit être ajouté. Arabaev fut complètement réhabilité en 1958.

Entre-temps, ses livres avaient disparu de l’usage, l’alphabet scolaire avait changé deux fois et son nom était resté pendant des décennies en marge du récit officiel. Les chercheurs poursuivent aujourd’hui le travail de redécouverte.

Ce qu’il reste du travail d’Arabaev

À Bichkek, l’université qui porte son nom et le monument placé devant l’établissement inscrivent sa mémoire dans la ville. Son alphabet n’est plus employé lettre pour lettre, mais sa méthode reste lisible : former un enseignant, lui donner un manuel adapté et faire du kirghiz une langue utilisable dans toute la classe. Pour Arabaev, l’enfant devait apprendre dans une langue qu’il comprenait et accéder par elle aux savoirs sur le monde, au lieu de mémoriser mécaniquement.

En 2024, l’État l’a inclus parmi cinq « pères fondateurs de l’État kirghiz moderne ». Il s’agit d’une catégorie commémorative contemporaine, pas d’un titre reçu de son vivant. Historiquement, Arabaev participa à cette construction avec Abdykerim Sydykov, Imanaly Aidarbekov, Abdykadyr Orozbekov, Yusup Abdrakhmanov et d’autres collègues.

L’Encyclopédie kirghize fournit la chronologie et les variantes du nom. La Bibliothèque nationale du Kirghizstan rassemble les activités éducatives et politiques qui composent son parcours.

Questions fréquentes sur Ishenaly Arabaev

Qui était Ishenaly Arabaev ?

Ishenaly Arabaev était un enseignant, auteur de manuels et organisateur de l’édition en kirghiz. Il participa aussi à la transcription de Manas et aux projets d’autonomie territoriale kirghize.

Ishenaly Arabaev a-t-il créé le premier abécédaire kirghiz ?

En 1911, il publia à Oufa avec le pédagogue kazakh Khafiz Sarsekeev l’abécédaire Alip-bee jaki tötö okuu pour les enfants kirghiz et kazakhs. En 1924, Arabaev prépara un abécédaire distinct, Kyrgyz alip-beesi, pour les écoles kirghizes.

Ishenaly et Eshenaly désignent-ils deux personnes ?

Non. Ishenaly, Eshenaly, Ishenaaly, Eshenaaly et Eshen Arabai uulu sont des variantes du même nom, apparues lors des passages entre écritures arabe, latine et cyrillique et dans la graphie russifiée.

Quel fut le rôle d’Arabaev dans la transcription de Manas ?

Il aida à trouver le manaschi Sagymbay Orozbakov, à organiser l’expédition de 1922 et à réunir le matériel et les spécialistes. Les collecteurs, surtout Ybraiym Abdrakhmanov, transcrivirent la récitation ; Arabaev ne composa ni ne réécrivit cette version.

Comment Ishenaly Arabaev est-il mort ?

Arrêté le 11 mai 1933, il fut transféré à la prison de Tachkent et trouvé mort dans sa cellule le 7 juin. La mort en détention est établie, mais les documents accessibles ne permettent pas d’en préciser la cause immédiate.

Quand Ishenaly Arabaev a-t-il été réhabilité ?

Il fut complètement réhabilité en 1958. Son œuvre avait entre-temps été écartée et les alphabets scolaires avaient changé, ce qui explique le long travail de redécouverte de ses livres et de son rôle.

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