Sommaire :
- Pourquoi cette transcription compte
- Un nom, une année incertaine et Kabyrga
- La famille, la musique et l’écriture arabe
- La formation d’un manaschi
- L’Urkun et les années de voyage
- Un poète au-delà de l’épopée
- La rencontre qui lance la transcription
- Comment les 5 505 pages ont été fixées
- Ce que comptent les 180 378 vers
- Comparer Sagymbay et Sayakbay
- Les dix livres et le registre de l’UNESCO
- Comment découvrir cette version
- Questions fréquentes
Pourquoi cette transcription compte
Avant les années 1920, les grandes versions de Manas se transmettent d’abord par la performance. Avec la disparition d’une voix, toute une composition du récit peut alors se perdre.
Entre 1922 et 1926, des collecteurs transcrivent auprès de Sagymbay Orozbakov 180 378 vers de la première partie de la trilogie épique. Ce corpus n’est ni un texte qu’il aurait écrit à son bureau, ni l’unique canon de Manas. Il conserve l’immense version d’un interprète à un moment donné.
Un nom, une année incertaine et Kabyrga
Le nom Sagymbay Orozbakov, la forme kirghize Sagynbay Orozbak uulu et la graphie employée par l’UNESCO désignent le même homme. La plupart des publications officielles kirghizes contemporaines retiennent 1867 pour sa naissance ; des manuels et ouvrages de référence donnent 1868. Une date nettement plus tardive, également citée, est manifestement erronée. Faute d’inscription fiable dans un registre paroissial accessible au public, cette page retient 1867 tout en conservant l’incertitude.
Les sources placent Kabyrga tantôt sur la rive sud, tantôt sur la rive nord d’Issyk-Koul. La formulation la plus exacte reste « la localité de Kabyrga près d’Issyk-Koul », sans l’identifier à un village actuel déterminé.
Timbre du 150e anniversaire de Sagymbay Orozbakov
La famille, la musique et l’écriture arabe
Son père Orozbak est musicien et joue du surnaï ou du kerneï : les sources ne permettent pas de choisir entre ces deux instruments. Vers neuf ans, Sagymbay apprend auprès d’un mollah à lire l’écriture arabe. Cette capacité de lecture est attestée, mais sa maîtrise d’une écriture courante ne l’est pas.
Après la mort de son père, il vit avec son frère aîné Alisher, lui-même conteur. La famille se déplace entre Issyk-Koul, Kochkor et Kemin. Ces déplacements lui permettent d’entendre plusieurs lignées de l’épopée. Le circuit autour d’Issyk-Koul et le guide de Naryn donnent aujourd’hui l’échelle géographique de ces régions, sans constituer un itinéraire officiel consacré à Sagymbay.
La formation d’un manaschi
Avant de se consacrer à l’épopée, Sagymbay compose des chansons lyriques et humoristiques, des lamentations et des adresses de fête. Il commence à interpréter Manas vers l’âge de 15 ou 16 ans, au terme d’un apprentissage progressif.
Balyk, Naimanbay, Tynybek, Akylbek, Dyykanbay et Chongbash sont cités parmi ses influences. Les sources ne s’accordent pas sur un premier maître unique. Il a entendu le récit complet de Tynybek, a pu apprendre auprès de son frère et a recueilli les procédés de plusieurs interprètes.
Dans la tradition des manaschi, le rêve prémonitoire explique à la fois sa vocation et la responsabilité qui l’accompagne. Il ne constitue pas un événement datable par les archives.
L’Urkun et les années de voyage
Lors de l’Urkun, l’exode de 1916, Sagymbay part vers la Chine avec les réfugiés. Il revient un ou deux ans plus tard : les sources indiquent 1917 ou 1918 sans permettre de trancher.
Il se produit à Kochkor, Naryn, Kemin, dans la vallée de la Tchou, autour d’Issyk-Koul et au-delà des frontières actuelles du Kirghizstan. Un manaschi peut être invité pour l’hiver, une fête, des funérailles ou une assemblée. L’auditoire participe alors à des récitations qui durent plusieurs heures.
Deux performances peuvent différer tout en appartenant à la même version. La stabilité tient à la composition d’ensemble, aux personnages et aux images, non à une répétition verbale absolue.
Issyk-Koul, près duquel commence la biographie de Sagymbay Orozbakov
Un poète au-delà de l’épopée
Sagymbay est aussi un akyn, poète-chanteur improvisateur. Il compose des chansons lyriques, des improvisations comiques, des lamentations et de longues œuvres consacrées à son temps. Le poème Zaman occupe une place distincte dans ce corpus.
Cette œuvre fait de lui un poète à part entière. La même capacité d’improvisation agit dans une brève plaisanterie comme dans une longue scène de bataille.
La rencontre qui lance la transcription
À la fin de 1921, le folkloriste Kayum Miftakov l’entend dans le secteur de l’actuelle Bökönbaevo et lui propose d’organiser une transcription. Durant l’été 1922, il le retrouve au pâturage d’altitude utilisé en été, le jailoo de Solton-Sary, dans la région de Naryn.
Ybrai Toychinov aide à réunir le papier, l’encre et les conditions de travail. Miftakov, Saparbay Sooronbaev et d’autres participent au début. Ybraiym Abdrahmanov transcrit ensuite la majeure partie du corpus.
Le travail se déroule sans enregistrement sonore, au fil des déplacements, des recherches de papier et des accords nécessaires pour réunir les personnes.
Comment les 5 505 pages ont été fixées
Abdrahmanov note les vers, les noms, les mots rares et l’ordre du récit en écriture arabe. Sooronbaev aide à recopier le texte et à préparer un second exemplaire. La formule exacte est donc « la version de Sagymbay transcrite par Abdrahmanov » : le manaschi n’est pas l’auteur matériel des pages.
La transcription avance par intermittence de l’été 1922 à août 1926 et représente environ 5 505 pages manuscrites. Son rythme dépend de la santé, des obligations domestiques et de la disponibilité d’un auditoire. L’arrêt est lié à la dégradation de la santé de Sagymbay, non à l’épuisement de la tradition.
D’après les souvenirs d’Abdrahmanov, le manaschi lui demande si le récit reste cohérent et puissant. Le transcripteur ne se contente donc pas d’écrire : il écoute et répond au manaschi.
L’un des dix livres manuscrits de la version de Sagymbay Orozbakov. Illustration : UNESCO, CC BY 3.0 IGO ; modifiée pour ce site.
La version de Sagymbay Orozbakov transcrite en écriture arabe. Illustration : UNESCO, Abdyldajan Akmataliev, CC BY 3.0 IGO ; modifiée pour ce site.
Ce que comptent les 180 378 vers
Le total de 180 378 vers concerne uniquement la partie Manas, centrée sur le héros principal. Sagymbay connaissait les continuations Semetey et Seitek, mais elles n’ont pas été transcrites intégralement auprès de lui. Le corpus conservé ne doit donc pas être appelé la trilogie complète.
Ce chiffre donne l’échelle du travail d’archive et de la version conservée. Il ne prouve ni l’apprentissage mot à mot d’un texte imprimé, ni la supériorité sur les épopées du reste du monde.
Comparer Sagymbay et Sayakbay
La version de Sagymbay est appréciée pour sa langue poétique, la composition cohérente de la première partie, les scènes de vie et de guerre et l’organisation de ses images. L’UNESCO la décrit comme classique et comme l’une des versions artistiques les plus complètes. Cette appréciation porte sur le corpus ; elle n’en fait pas le seul texte juste.
La comparaison avec Sayakbay Karalaev doit tenir compte de ce qui a été transcrit. Sayakbay totalise 500 553 vers sur plusieurs générations. Sagymbay en totalise 180 378 pour la première partie. La différence concerne d’abord l’étendue de la fixation, pas la mémoire ou le talent des deux hommes.
Les dix livres et le registre de l’UNESCO
Les dix livres manuscrits sont conservés à l’Académie nationale des sciences du Kirghizstan. En 2023, ils sont inscrits au registre international Mémoire du monde de l’UNESCO. Ils constituent le premier bien présenté par le Kirghizstan puis admis au registre international de ce programme.
L’inscription concerne précisément cet héritage documentaire de 1922-1926, non l’épopée entière ou la biographie du manaschi. La pratique immatérielle de l’interprétation de Manas fait l’objet d’une inscription séparée auprès de l’UNESCO depuis 2013. Les deux statuts ne doivent pas être confondus.
La présentation de l’UNESCO documente les livres et leurs images. Ces manuscrits ont traversé le passage de l’écriture arabe aux alphabets latin puis cyrillique, les controverses idéologiques et plusieurs générations éditoriales. Aucun son ni film de Sagymbay n’a été conservé. Contrairement à Sayakbay, sa voix ne peut être approchée qu’à travers le rythme du manuscrit, les souvenirs et la pratique des générations suivantes.
Certificat du registre international Mémoire du monde, en 2023. Illustration : UNESCO, CC BY 3.0 IGO ; modifiée pour ce site.
Éditions de Manas de la première moitié du XXe siècle. Photo : Qyrgyz, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0 ; modifiée pour ce site.
Comment découvrir cette version
N’essayez pas de lire d’emblée 180 000 vers. Choisissez un épisode complet : la naissance et l’enfance de Manas, les funérailles de Kökötöy ou la Grande Campagne. Commencez par un résumé, lisez quelques pages, puis comparez la scène avec une autre version.
Le projet Manas Discovery présente en kirghiz la biographie, l’histoire de la transcription et l’école d’interprétation. En 2025, une édition turque en trois volumes de la version est parue. Après le texte, écoutez un manaschi contemporain afin d’entendre ce que le papier ne garde pas : souffle, accélération, gestes, pauses et présence du public. Le guide des manaschi donne les repères nécessaires.
Questions fréquentes
Qui était Sagymbay Orozbakov ?
C’était un manaschi, un akyn et un improvisateur. Entre 1922 et 1926, des collecteurs ont transcrit auprès de lui 180 378 vers de la première partie de Manas.
Est-il né en 1867 ou en 1868 ?
La plupart des publications officielles kirghizes contemporaines retiennent 1867, tandis que certains ouvrages donnent 1868. Faute d’inscription fiable dans un registre paroissial accessible au public, la page adopte 1867 en conservant cette réserve.
Sagymbay Orozbakov a-t-il écrit Manas ?
Non. Il a reçu l’épopée de plusieurs maîtres, puis a construit et interprété sa propre version. Des collecteurs ont transcrit ses récitations.
Qui a organisé et réalisé la transcription ?
Le folkloriste Kayum Miftakov a lancé le projet. Ybraiym Abdrahmanov a transcrit la majeure partie du corpus et Saparbay Sooronbaev a notamment aidé à préparer des copies.
Quelle est la taille du corpus conservé ?
Il comprend 180 378 vers et environ 5 505 pages manuscrites. Ce total concerne la première partie, Manas ; les continuations Semetey et Seitek n’ont pas été fixées intégralement.
Qu’a inscrit l’UNESCO en 2023 ?
Le registre international Mémoire du monde a inscrit dix livres manuscrits issus de la transcription de 1922-1926. Cette reconnaissance porte sur un ensemble documentaire précis, distinct du statut immatériel accordé à la pratique épique en 2013.
En quoi sa version diffère-t-elle de celle de Sayakbay Karalaev ?
Les deux versions ont une poétique différente et n’ont pas été transcrites avec la même étendue. Sagymbay compte 180 378 vers pour la première partie ; Sayakbay en compte 500 553 sur plusieurs générations. Les chiffres ne classent pas leur mémoire ou leur talent.
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