Sayakbay Karalaev

Sayakbay Karalaev fut un manaschi, interprète de l’épopée de Manas. Les chercheurs ont transcrit auprès de lui le plus vaste corpus continu de la tradition épique kirghize : 500 553 vers consacrés à cinq générations de héros.

Sayakbay Karalaev et Tchinguiz Aïtmatov, en 1968. Photo : auteur de la photographie inconnu, archives de Manas-Ordo, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0 ; modifiée pour ce site.

La mémoire d’un récit immense

Sayakbay Karalaev maîtrisait la trame, les généalogies, des formules récurrentes, des dizaines de personnages et plusieurs générations de héros. À chaque performance, il recomposait pourtant un récit vivant au lieu de réciter un volume mot pour mot.

Les chercheurs ont transcrit auprès de lui 500 553 vers. Ce chiffre résulte d’années de travail partagé entre l’interprète et les personnes chargées de la transcription. Il ne désigne ni un manuscrit rédigé à un bureau, ni un canon imposé à tous les manaschi. Avant sa transcription, cette version existait dans la voix, la mémoire, le geste et la réaction de l’auditoire.

L’enfance au bord d’Issyk-Koul et les maîtres

Sayakbay Karalaev naît le 7 septembre 1894 à Semiz-Bel, dans l’actuel district de Ton. Certaines sources mentionnent aussi Ak-Ölöng ou, plus largement, la rive sud d’Issyk-Koul. Ces désignations renvoient au même secteur et non à plusieurs lieux de naissance concurrents.

Sa grand-mère Dakish lui raconte des contes, des légendes et des épisodes de Manas. Il apprend auprès d’elle la voix, la pause et l’adresse au public. Plus tard, il reçoit les conseils du manaschi Choyuke Omur uulu et cite Akylbek parmi ses maîtres.

Le rêve prémonitoire qui annonce le don de réciter fait partie du récit culturel de sa vocation. Il ne peut pas être vérifié comme une date dans un document.

Issyk-Koul, des vergers au bord de l’eau et les montagnes du Tian Shan

De 1916 à la scène professionnelle

En 1916, sa famille suit les réfugiés en direction de Sary-Jaz. Le manque de moyens de transport l’empêche cependant de poursuivre jusqu’en Chine. En 1918, Sayakbay rejoint un détachement de gardes rouges, une étape qui inscrit son parcours dans les conflits armés et politiques de l’époque.

Après la guerre, il travaille dans les conseils villageois de Maman et d’Yrdik. Son parcours de récitant se précise en trois étapes : il commence à se produire de manière autonome en 1918, affirme son propre style dès 1925 et atteint une large notoriété en 1930.

Son art se forme ainsi entre la famille, les maîtres, les institutions soviétiques et un nouveau public de scène. Ces trois dates éclairent une progression plutôt qu’un unique « début » absolu.

Comment le récit a été transcrit

En 1930, Sayakbay est invité à travailler avec l’Institut de la langue et de la littérature. La transcription systématique de sa version complète commence en 1935. La première partie est fixée en 1937, puis viennent Semetey, Seitek et les générations suivantes.

Le manuscrit saisit un moment de la performance. Il permet de compter les vers et de comparer les épisodes, mais n’annule aucune autre version. Une photographie des années 1930 montre comment l’oral entre collectivement dans l’archive : Ybraiym Abdrahmanov, chargé de la mise en ordre, se tient à gauche, Togolok Moldo au centre et Sayakbay à droite.

Ybraiym Abdrahmanov, Togolok Moldo et Sayakbay Karalaev réunis autour de manuscrits De gauche à droite : Ybraiym Abdrahmanov, Togolok Moldo et Sayakbay Karalaev dans les années 1930

Ce que mesurent les 500 553 vers

Le total de 500 553 vers vient de la notice de la Banque nationale du Kirghizstan. Une comparaison mécanique avec l’Iliade, le Shahnameh ou le Mahabharata serait trompeuse : les limites du corpus et les méthodes de comptage ne sont pas identiques.

La version comprend Manas, puis le fils Semetey, le petit-fils Seitek et les générations de Kenen, Alymsaryk et Kulansaryk. Le mot « trilogie » décrit donc son noyau, mais pas l’ensemble du corpus transcrit.

Sayakbay n’a ni inventé ces milliers de vers à partir de rien, ni reproduit mot pour mot un texte ancien et immuable. Il a hérité d’une tradition et créé sa composition à l’intérieur de celle-ci.

Une version parmi d’autres

Les chercheurs relèvent l’ampleur des événements, les descriptions développées, des motifs supplémentaires et le soin accordé aux personnages, aux origines, aux transitions et aux conséquences. Les continuations occupent chez Karalaev une place plus large que dans beaucoup d’autres transcriptions.

Ces qualités n’en font pas la version « correcte ». Sagymbay Orozbakov porte une autre lignée et une autre poétique. Pour les comparer, observez les images, le tempo et la composition plutôt que de classer les interprètes par volume.

Le corps et la voix en performance

Les contemporains décrivent des changements de vitesse et de hauteur, la mobilité du visage, la position du corps et les gestes des mains. La récitation peut basculer vers le cri, la plainte ou le dialogue. Un seul interprète tient tous les rôles : il ne joue pas une pièce déjà répartie entre plusieurs acteurs.

Pour improviser avec cette présence physique, Sayakbay doit garder le fil du récit. En 1936, il entre à la Philharmonie d’État kirghize comme interprète professionnel de Manas. En 1939, il reçoit le titre soviétique d’Artiste du peuple de la RSS kirghize. Ce titre appartient au système soviétique et ne correspond pas à une distinction nationale française.

Au-delà de Manas

Une version d’Er Töshtük a également été recueillie auprès de lui et publiée en kirghiz et en russe. Son corpus comprend des contes, des poèmes, des récits et des souvenirs.

Parmi les titres transmis figurent Kanykeydin jomogu, Taytoru, Bakytay balban, Tomor mergen et Unutulgus kündör. Une édition moderne réunit le travail de l’interprète et celui du transcripteur, de l’éditeur scientifique, du responsable du volume et parfois du traducteur.

La rencontre avec Tchinguiz Aïtmatov

Une série de photographies prise en 1968 montre Sayakbay Karalaev et Tchinguiz Aïtmatov en conversation dans les montagnes. Aucun document ne permet de connaître le contenu de leur échange.

Aïtmatov écrira ensuite sur la mémoire, l’imagination et l’intelligence artistique du manaschi. La formule « Homère du XXe siècle » transmet une admiration, mais elle ne doit pas remplacer la tradition kirghize par un équivalent européen.

Sayakbay Karalaev et Tchinguiz Aïtmatov discutent dans les montagnes Sayakbay Karalaev et Tchinguiz Aïtmatov, en 1968. Photo : auteur de la photographie inconnu, archives de Manas-Ordo, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0 ; modifiée pour ce site.

Écouter la voix archivée

Le Fonds des manuscrits de l’Académie nationale des sciences met en ligne des dizaines de documents. L’un d’eux conserve l’épisode du mariage de Manas et Kanykey, enregistré en 1960 pendant 41 minutes et 43 secondes. Vous pouvez ouvrir cette archive sonore de 1960.

Même sans comprendre le kirghiz, vous entendrez la respiration, le tempo et les changements de registre. Le sens exige cependant une traduction ou une introduction. Lisez d’abord le résumé, écoutez cinq à dix minutes, puis revenez à l’enregistrement complet.

La numérisation ne restitue ni la salle, ni le public, ni les gestes, ni la raison pour laquelle l’épisode a été interprété ce jour-là.

Le billet, les monuments et le film

Sayakbay figure au recto du billet de 500 soms ; le mausolée de Manas près de Talas occupe le verso. Des monuments lui sont consacrés à Bichkek et à Balykchy. Dans cette dernière ville, le monument se trouve au croisement de la rue Abdrahmanov et du boulevard Sayakbay Karalaev, sur la rive occidentale d’Issyk-Koul.

Ernest Abdyjaparov lui consacre en 2017 le film Sayakbay. Gomer XX veka, dont le titre signifie « Homère du XXe siècle ». Il s’agit d’une œuvre dramatique et non d’une biographie documentaire.

Portrait de Sayakbay Karalaev sur un billet de 500 soms Sayakbay Karalaev sur le billet de 500 soms

Timbre-poste du Kirghizstan avec le portrait de Sayakbay Karalaev Timbre émis pour son centenaire, en 1995

Comment commencer aujourd’hui

Choisissez une archive courte et un épisode complet, puis lisez-en un résumé. Passez ensuite au texte imprimé en observant les reprises, le discours direct et les changements de timbre. Cette méthode montre ce que chaque support conserve ou perd.

Comparez ensuite le même type de scène chez Sagymbay Orozbakov, puis écoutez un manaschi contemporain. La page consacrée à la tradition vivante des manaschi explique comment reconnaître une performance et la distinguer d’une conférence ou d’une mise en scène.

Questions fréquentes

Pourquoi Sayakbay Karalaev est-il important ?

Manaschi, conteur, auteur de récits et de poèmes, et interprète de l’épopée, il a transmis le plus vaste corpus continu de la tradition épique kirghize fixé au XXe siècle : 500 553 vers sur plusieurs générations de héros.

Quand est-il né et mort ?

Il est né le 7 septembre 1894 à Semiz-Bel et mort le 7 mai 1971 à Frounzé.

À quoi correspond le nombre de 500 553 vers ?

Il s’agit du total transcrit dans la version de Sayakbay Karalaev. Ce chiffre ne s’applique pas à toutes les versions de Manas et ne désigne pas un texte obligatoire pour les autres manaschi.

Sayakbay Karalaev a-t-il écrit Manas ?

Non. Il a hérité de l’épopée, l’a interprétée et a construit sa propre version à l’intérieur de la tradition. Des chercheurs ont ensuite transcrit ses performances.

Peut-on entendre sa voix aujourd’hui ?

Oui. Le catalogue en ligne du Fonds des manuscrits de l’Académie nationale des sciences conserve plusieurs enregistrements, dont un épisode de 1960 consacré au mariage de Manas et Kanykey.

Sur quel billet figure son portrait ?

Sayakbay Karalaev figure au recto du billet de 500 soms. Le mausolée de Manas près de Talas est représenté au verso.

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